Eloge funèbre de Jean de Broglie prononcé par Edgar Faure.

Eloge prononcé à l’Assemblée Nationale par le Président Edgar Faure à la mémoire de Jean de Broglie,  le 12 avril 1997.
Jean de Broglie était né à Paris le 21 juin 1921.
Il était le fils du prince Amédée de Broglie et de la princesse, née Faucigny-Lucinge. Il s’inscrivait ainsi dans une lignée dont l’illustration est ancienne et s’est prolongée jusqu’à nos jours. De lointaine origine italienne, ce qui explique la discordance entre la prononciation du nom et sa graphie, les Broglie s’installèrent, dès le XVIIème siècle, à la fois dans le royaume de France et dans l’histoire de la France. Ils comptèrent parmi eux des hommes de grande réputation dans la carrière des armes ou des services civils, des maréchaux, des ambassadeurs, des pairs, des académiciens, des ministres, et même – sous la Monarchie de Juillet, puis sous la IIIème République – des Premiers ministres.
Dans cette famille, a dit Léon Blum, le talent était héréditaire avant que n’y apparût le génie. Cette dernière expression s’adresse à celui qui en est encore aujourd’hui le chef, et dont l’œuvre scientifique est une juste gloire de la France.
Le mérite héréditaire s’est affirmé chez notre collègue dès ses vingt ans, aussi bien dans les circonstances du combat pour la patrie, qui le virent décoré de la croix de Guerre et de la médaille de la Résistance, que dans le cycle des études qui le conduisit, avec le doctorat en droit et le diplôme des sciences politiques, au Conseil d’Etat, dont il fut auditeur dès 1946 et par la suite Maître des requêtes.

Jean de Broglie en compagnie de Louis Joxe et Michel Debré.

Jean de Broglie en compagnie de Louis Joxe et Michel Debré.

Sous la IVème République, notre collègue collabore à divers cabinets ministériels, en même temps qu’il franchit les étapes des mandats locaux : conseiller général du canton de Rugles en 1951, maire de Broglie en 1958, fonction où il fut réélu et qu’il devait conserver jusqu’au dernier jour.
Poursuivant cette trajectoire, il entrait à l’Assemblée nationale comme député de la première circonscription de l’Eure lors des élections générales de 1958, sous l’étiquette « indépendant paysan ». Sa formation juridique et l’estime de ses collègues le firent désigner, en 1959, comme président de la Haute cour de justice.
Dès 1961, il était appelé par le général de Gaulle et par le Premier ministre, Michel Debré, à des fonctions gouvernementales, comme secrétaire d’Etat, chargé du Sahara et des départements et territoires d’outre-mer, puis, en avril 1962, dans le gouvernement de Georges Pompidou, nous le retrouvons comme secrétaire d’Etat à la fonction publique.
Lors de la dissolution de l’Assemblée et du référendum, il prit parti pour le général de Gaulle et fut l’un des fondateurs du mouvement des républicains indépendants. Il fut réélu contre la candidature que portait dans sa circonscription Pierre Mendès-France, fut désigné en décembre 1962 comme secrétaire d’Etat auprès du Premier ministre, chargé des affaires étrangères et, enfin, dans le troisième gouvernement de Georges Pompidou, en janvier, comme secrétaire d’Etat aux affaires étrangères.
Dans l’exercice de ces différentes fonctions, il fut appelé à s’occuper des affaires algériennes, et notamment il participa successivement aux négociations des Rousses, puis à celles d’Evian. Il présenta devant le Parlement les accords franco-algériens relatifs aux exploitations pétrolières et il démontra, dans cette occasion, un talent d’exposition et une force persuasive qui lui permirent d’obtenir, devant la commission sénatoriale des affaires étrangères, puis devant le Sénat lui-mê

me, en dernière lecture, des votes favorables que les premiers débats n’autorisaient pas à pressentir.
Après les élections de 1967, Jean de Broglie cessa d’occuper des fonctions gouvernementales, mais il trouva bientôt une compensation et une mission à sa mesure, avec la vice-présidence, puis la présidence de la commission des affaires étrangères qu’il exerça de 1963 â 1973.
Dans la présente législature, il était membre de la commission des finances et rapporteur du budget du ministère des affaires étrangères. Il continuait d’appartenir à l’assemblée parlementaire des Communautés européennes, où il présenta, en mai 1973, un important rapport, souvent consulté depuis, sur les problèmes posés pour une politique commune en matière d’importation de produits pétroliers.
Le 6 mai 1976, notre collègue montait à la tribune de notre Assemblée – nul ne se doutait que ce fût pour la dernière fois – et intervenait dans le débat de politique étrangère. Il exprimait les appréhensions que lui inspirait à l’époque la politique du département d’Etat américain qu’il définissait par le thème de la « bipolarisation planétaire », ainsi que ses réserves à l’égard du document connu sous le nom du rapport Tindemans et qui lui faisait craindre la résurgence des querelles sur la supranationalité.
Peut-être parce qu’il éprouvait la nostalgie de l’activité qu’il avait déployée pendant douze années consécutives, soit comme ministre, soit comme président de commission, dans le domaine des relations internationales, notre collègue s’adonnait avec un zèle qui allait jusqu’à l’acharnement, aux manifestations des groupes d’amitié qui se nouent entre notre Assemblée et les Parlements étrangers. Il appartenait à vingt et un de ces groupes, il occupait huit vice-présidences, et enfin trois présidences – nombre fixé comme limite par les instructions du Bureau – dont celle du groupe d’amitié France-URSS qui donna, à quelques-uns d’entre nous, l’occasion de le rencontrer encore, au mois de décembre dernier, lors de la réception de M. Ponomarev.

Parallèlement à sa carrière politique, Jean de Broglie avait accompli, dans un domaine différent, une oeuvre en tout point remarquable, et dont beaucoup de personnes supposant une homonymie, ignoraient que l’auteur ne fût autre que le député de l’Eure. II avait conçu un engouement passionné pour une forme très nouvelle de l’art poétique, liée à des moyens techniques, qui permettent d’associer des jeux de lumière et un accompagnement musical à une évocation historique dans un site grandiose.
Spectacles dits de « son et lumière » dont le succès dépend pour l’essentiel de la trame que compose le narrateur, et où, quelles que soient les magies adventices, le texte demeure l’agent principal de l’enchantement.
Voici les chasses royales de Senlis, voici « Corfou, île d’or, coupe de paix que la mer constelle d’écume « , voici le son et lumière de Château-Gaillard : sang et douleur sur Andelys, pleurs pour tous, et noises pour ennemis. Voici Athènes et au centre l’image du courrier de Marathon : « La foule le voit, il titube, crie le silence de la mort » et partout nous retrouvons sous la plume de Jean de Broglie, ce thème funèbre qui l’obsède, comme dans le vieux Ribat : « Je vois une grande civière recouverte d’un drap vert… Quel est ce bruit : C’est un cortège qui mène un mort à sa dernière demeure ».
Et cependant, lorsqu’il écrivait cette phrase : « Nul arbre ne meurt tout à fait comme un autre arbre ne meurt « , Jean de Broglie a-t-il préssenti une mort si différente de toutes les autres morts et que cet arbre, voué à une fin si atrocement insolite serait celui de sa propre vie ?
Un matin calme sur Paris dans le froid soleil de décembre ; une rue peu animée à la veille des grandes fêtes, des regards qui enregistrent mécaniquement une scène insignifiante ; deux silhouettes qui se rejoignent, puis ce bruit des détonations, dont Stendhal disait qu’il est déchirant sans être énergique. Un homme qui fuit, un corps qui tombe, le dernier acte d’une destinée qui s’était confondue pour un temps avec l’histoire.

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Edgar Faure, Président de l’Assemblée Nationale

Une pensée qui maîtrisait tant de problèmes et qui s’efface sans avoir pu saisir le sien. Un rêve que l’inspiration soulevait si haut, et qui sombre dans l’instant du plus affreux désastre. Après quelques jours de stupeur, nous apprendrons officiellement qu’un tueur à gages a passé de sinistres aveux. De ce crime placé aujourd’hui sous main de justice nous ne pouvons rien dire ni même rien penser si ce n’est la certitude, hélas ! qu’il ne fut tissé que d’infamie.
Un grand malaise nous étreint que nous ressentons un peu comme une ordalie collective, mais il serait téméraire, et pour autant que nous sachions injuste, de porter l’opprobre sur celui-ci qui était des nôtres et dont rien ne démontre qu’il y perdît davantage que la vie.
Dans une civilisation qui s’attache à assurer aux pires malfaiteurs toutes les garanties du droit, il serait paradoxal que de ces garanties les victimes seules soient frustrées et exposées, sans forme de procès, à la damnation de la mémoire.
Nous n’avons point ici de sentence à prononcer, et chacun trouvera dans son for intérieur les chemins de sa propre méditation.
A la famille de notre collègue, si durement éprouvée, à sa femme et à ses enfants, à ses proches, à tous ceux qui l’aimaient, nous apportons avec une profonde tristesse les condoléances de l’Assemblée nationale.

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