CHARLES de BROGLIE (1719 – 1781)

prince-Charles-de-Broglie-1719-1781Charles de Broglie (1719 – 1781), Comte de Buhy, puis Comte de Broglie et Marquis de Ruffec, mais surtout Secret du Roi, est un homme dont la personnalité est complexe et riche.  Il aura été alternativement militaire, diplomate et industriel.

Ses talents et son caractère n’étaient pas encore connus lorsqu’il a été nommé ambassadeur en Pologne en 1752 à 32 ans, c’est dire si le crédit du nom et la renommée de la parentèle ont été importants dans le démarrage de sa carrière. La guerre avait occupé sa jeunesse : formé à des mœurs austères et élevé rigoureusement dans les camps, sous l’autorité sévère de son père dès le plus jeune âge, et instruit dans l’art de l’intrigue par l’un de ses oncles, un vieil abbé qui suivait très habilement les intérêts familiaux à la cour, Charles de Broglie ne tarde pas à développer un esprit actif, appliqué et laborieux, aussi bien dans l’art de faire la guerre que dans la conduite de négociations les plus complexes et les plus mystérieuses.

De petite taille, une miniature avec des mains de fille, il révèle un caractère remuant, un esprit inquiet et une personnalité altière. Cette taille explique en partie les traits de caractère de Charles, l’obligation enrageante de regarder le monde de bas en haut quand l’époque aime tant à toiser de haut en bas, l’ombrageux caractère qu’il partage avec son frère aîné, Victor François, le vainqueur de Bergen, qui fera d’eux « de petits coqs de combat sans cesse dressés sur leurs ergots, la crête empourprée de rage et donnant furieusement du bec contre ceux, croient-ils, veulent leur manquer de respect, c’est à dire l’humanité entière ».

Passionné pour la gloire de la France et par le service de son Roi, à l’extérieur de la courtisanerie qui prévalait à la Cour, il a vécu dans l’intimité de Louis XV pour voir son dévouement uniquement réquisitionné, jamais récompensé ; il a eu une carrière ingrate ; car doué d’une riche imagination au service de la réflexion la plus sagace, capable d’une somme de travail inouïe, Charles de Broglie aurait mieux mérité, assurément, que ce poste d’abnégation auquel l’égoïsme et la lâcheté de Louis XV le condamna froidement.

Mais revenons à la carrière de cet aïeul, dont je ne descends pas, ma parentèle étant liée à son frère aîné, Victor François.

Charles de Broglie, le militaire.

S’il a commencé à servir dans les armées de son père, Maréchal des armées du Roi, François Marie, Duc de Broglie, à l’âge de 14 ans, sa carrière militaire fut rapidement écourtée pour d’autres occupations.

Il apprends le métier de militaire sur le tas, après avoir appris à monter à cheval à Chambray (Broglie, aujourd’hui), et acquis de solides humanités à Londres, où son père, alors, y était ambassadeur, sous la férule d’un précepteur ecclésiastique. Il sert sous les ordres de son père dans l’armée du maréchal de Villars.

En octobre 1733, éclate la guerre de succession de Pologne : à la mort d’Auguste II, électeur de Saxe et roi de Pologne, chaque pays avance son candidat pour le trône vacant. Auguste III est le candidat de l’Autriche et de la Russie ; Stanislas Leczinski, celui de la France. Les armées russes avaient envahi la Pologne obligeant le candidat de la France à fuir. Aussi, la France déclare-t-elle la guerre à l’Autriche. Les troupes françaises lèvent le camp pour l’Autriche en passant par l’Italie. On imagine le ravissement des deux frères, Victor François (15 ans) et Charles (14 ans), partant en guerre en compagnie de leur père et passant le Mont Cenis au milieu d’une armée qui leur paraissait innombrable et qui leur rappelait la glorieuse épopée du passage des Alpes par Hannibal. Les deux garçons font l’apprentissage du métier de la guerre et conquièrent leurs premiers galons d’officier en prenant part à tous les combats. Une campagne d’Italie brillante amène l’aîné à porter au Roi la nouvelle de la dernière victoire, à Guastalla. Louis XV accueille le jeune messager avec aménité et le couvre d’éloges pour sa belle conduite : il le nomme colonel, à 16 ans en lui confiant le régiment de Luxembourg. Les victoires françaises s’enchaînent et conduisent à la fin des hostilités en 1735 avec le traité de Vienne. La guerre de succession de Pologne terminée avec la mise sur le trône du représentant de la France, le maréchal de Broglie rentre en France avec ses deux fils chargés de lauriers et s’installent à Strasbourg pour gouverner la région.

Ils restent peu de temps à Strasbourg, car éclate la guerre de succession d’Autriche.  Frédéric II, roi de Prusse, prêt avant tout le monde, avait envahi la Silésie et entre à Breslau au printemps 1741. Le 4 juin, la France et la Prusse signent un traité par lequel la France s’engage à faire la guerre au côté de la Prusse. Le maréchal de Belle-Isle tombe malade alors qu’il pénètre en Bohème ; il est remplacé par François Marie de Broglie, père de notre Charles, qui quitte Strasbourg précipitamment ; ce dernier reprend une armée en mauvaise posture et ne peut empêcher une victoire des autrichiens à Lintz. Broglie et ses deux fils mettent de l’ordre dans les rangs français et remportent ensuite des succès, à Egra, puis à Sahy contre le prince de Lobkowitz le 29 avril 1742 : cette victoire vaut à Broglie son titre de Duc. Et celle d’Egra permet à Victor François d’être promu brigadier (général de brigade) : il a 23 ans seulement, mais il est blessé au bras à Sahy, et son frère, Charles, sur la Moldau, à la jambe ; ces deux garçons affichent en effet une intrépidité frisant la témérité, qui ne sera pas sans risque : « ils offraient si peu de superficie au tir ennemi qu’ils devaient beaucoup s’exposer pour se trouver si souvent atteint… » a écrit Jean de La Varende dans son livre sur les Broglie. Si la carrière de Charles, cadet de Victor François, reste pour le moment en retrait de celle de son frère, alors qu’il se comporte aussi brillamment, son ascension hiérarchique est aussi fulgurante avec le décalage convenable à un cadet : brigadier à 28 ans, Charles montre tant de valeur au siège d’Hulst et à la prise de l’île d’Axel que Maurice de Saxe le propose pour le grade de Maréchal de camp, promotion qui est refusée par Versailles qui estime qu’elle venait trop tôt après celle de Brigadier. Cette position, loin de susciter chez lui de la jalousie à l’encontre de son frère à qui tout réussit et qui voit sa popularité augmenter au sein des armées qu’il fréquente, génère au contraire une admiration et une solidarité que rien n’ébranlera, même dans les moments les plus difficiles. Les fils Broglie étaient si jeunes qu’on disait d’eux en riant qu’ils formaient un état-major d’enfants auprès du maréchal, et ceci les fit chansonner par les soldats :

  • « J’aimons le Broglie de tout notre cœur
  • « Car c’est un drôle, morgué qui n’a pas peur
  • « La peste, le canon, bombes et coups de fusil
  • « Ce sont des bagatelles pour lui et pour ses fils.
  • « Toute cette race, ce sont des bonnes gens,
  • « Et nos camarades, morgué en naissant ;
  • « Je les voyons partout, à pied, à cheval,
  • « À la mousquetterie y aller comme au bal »

Puis le vent tourne, les alliances se retournent (La Prusse vient de signer une paix séparée avec l’Autriche) et mettent la France en fâcheuse posture ; sur le plan militaire, le maréchal de Broglie doit intégrer cette nouvelle situation et joue la prudence ; il privilégie la sauvegarde de ses troupes et décide d’éviter un désastre : il organise une retraite exemplaire, avec une habileté consommée ; malheureusement, au moment où il rentre en France, le maréchal de Noailles livre bataille à Dettingen, qu’il perd ; ce dernier accuse son co-disciple de l’avoir lâché et Louis XV défendra son cousin courtisan. Cela se traduit par la disgrâce royale pour le vieux maréchal qui doit quitter son commandement, Strasbourg et aller à Chambray (Broglie). Le pauvre en meurt persuadé d’avoir bien agi et permis la belle victoire de Fontenoy.

Victor François devient alors Duc de Broglie et Charles, Comte de Broglie.

La paix retrouvée en 1748, Victor François, promu Lieutenant Général (Général de division), passe son temps à des tournées d’inspection. C’est à ce moment là que la carrière de Charles prend un nouveau tournant.

 

Charles de Broglie,  diplomate

La première mission de Charles de Broglie démarre en 1752 et consiste à faire monter sur le trône de Pologne le Prince de Conti, cousin du Roi. Et, ceci, à l’insu de ses propres ministres. Pour faciliter sa mission, Charles de Broglie est nommé ambassadeur du Roi en Pologne le 4 septembre 1752.

Versailles s’étonne de cette nomination, car, à vrai dire, Charles n’a aucune expérience des relations internationales, seulement une belle carrière militaire, et n’a que 33 ans. La Cour attribue ce choix aux démarches du vieil abbé, son oncle, qui marquait une prédilection pour ce neveu-là à qui il trouvait une intelligence supérieure, plus déliée que celle de son aîné. Mais le plus étonné est Charles lui-même. Il savait mieux que personne que son oncle n’était pour rien dans cette nomination puisque ce dernier, surpris lui même et agacé de l’être, lui enjoignait la plus grande prudence. Dès le lendemain de sa nomination, l’étonnement de Charles redouble lorsqu’il reçoit du Roi un billet ainsi rédigé : « Le Comte de Broglie ajoutera foi à ce que lui dira M. le Prince de Conti et n’en parlera à âme qui vive ». .

Un ambassadeur qui doit mener une politique allant à l’encontre de celle menée par son supérieur hiérarchique, le ministre des affaires étrangères, M. de Bouillé ! Charles devient le chef du Secret du Roi.

A peine arrivé en Pologne, le Comte de Broglie, se rend comte de la difficulté de sa mission. Il lui faut déployer une grande habileté pour évoluer au milieu des factions qui se disputent la conquête du pouvoir. Il doit empêcher que sous l’influence de l’Angleterre, la Pologne s’unisse à la Russie et à l’Autriche et préparer secrètement l’élection du Prince de Conti au trône de Pologne. Il manœuvre alors si adroitement avec une fermeté résolue qu’il empêche les Czartoryski de faire rompre la Diète et de proclamer une Confédération : le plan des grands seigneurs polonais est déjoué et le parti français est reconstitué ; c’était une vraie révolution.

Ces succès inquiètent le Prince de Conti qui a peur que son cousin, Louis XV, se trouve mis dans l’embarras vis à vis de son ministre. Il prêche la prudence au Comte de Broglie qui lui répond vertement de la façon suivante : « Je conviens qu’il faut prendre garde de ne pas m’attirer du ministre des ordres assez positifs pour qu’ils puissent me gêner dans l’exécution de ceux que j’ai directement de sa Majesté, par le canal de Votre Altesse Sérénissime ; mais comment puis-je prendre sur moi de parler au ministre saxon sur le ton qu’elle croit que je peux prendre sans le demander au ministre, qui me prescrit exactement le contraire ».

Tel est l’homme en qui le Roi avait placé sa confiance et dont il avait fait son confident. A l’inconstance de Louis XV, à son incapacité congénitale à prendre des décisions, faisait face un homme inaccessible au découragement, lucide, apte aux vastes synthèses, et dont la hauteur de vues ne se laissait pas distraire par les péripéties. Il fascinait en quelque sorte son souverain tout en l’agaçant parfois ; le Marquis d’Argenson disait de lui qu’il « était un fort petit homme, avait la tête droite comme un petit coq, pouvait être colère, avait de l’esprit et de la vivacité en tout. Ses yeux étincelants le faisaient ressembler, quand il s’animait, à un volcan en feu ». Ajouter à cela « un esprit indépendant et caustique, l’âpre franchise de langage, l’austérité des mœurs poussée jusqu’à la rudesse et la fermeté de conviction jusqu’à l’entêtement ». Somme toute, aucune des qualités d’un courtisan qui font pardonner le mérite ! Fallait-il que le Roi eut été conquis par ce mérite pour avoir été cherché pareil serviteur, si peu fait pour lui plaire.

Non content de promouvoir les intérêts français, il sait s’attirer les grâces des cours européennes. Curieux homme ! Assurément très pieux, frisant l’austère dans la disposition de ses mœurs, d’une susceptibilité maladive, Charles de Broglie n’est ni bégueule ni renfrogné : sa bonne humeur et son entrain sont appréciés. Il sait rire et faire rire. Se tenant sur le péché de chair aussi serré que son frère aîné, il montre de l’indulgence pour les faiblesses d’autrui. Les femmes l’adorent car elles apprécient en lui l’agréable compagnon avec qui l’on peut fleureter sans risquer sa réputation puisque la sienne est au-dessus de tout soupçon.

Mais revenons à la politique.

L’entente anglo-prussienne du 10 janvier 1756 renverse tous les plans concoctés par Charles de Broglie. Il avait en effet proposé une alliance limitée avec l’Autriche contre la Prusse. Mais lorsque Frédéric II, roi de Prusse, envahit la Saxe, Charles de Broglie réussit à convaincre Auguste  III, roi de Pologne, de s’installer au camp de Pirma, malgré les avis contraires de son état-major, en y réunissant toutes les troupes qui restaient, et, par cet effet de menace, malgré l’échec de l’armée saxonne, parvient à sauver la Bohême. Louis XV reçoit « aimablement » le Comte de Broglie et, pour le féliciter, lui accorde le ruban bleu de l’Ordre du Saint Esprit, la décoration la plus prestigieuse de l’époque, décoration qu’il obtient avant son frère aîné ! En dépit de cet accueil triomphal, Charles de Broglie s’aperçoit vite que ses avis ne sont pas suivis, pire, qu’il n’est même plus consulté : Toutes les décisions sont en effet débattues entre la Pompadour, le maréchal de Belle-Isle et l’abbé de Bernis dans un cabinet dont la porte ne lui est pas ouverte. Dépité, Broglie veut renoncer à la carrière diplomatique et mettre son épée au service des armées du Roi.  Ce dernier lui fait dire : «  Vous n’êtes pas le seul, mais telle est ma volonté ; dans ces circonstances, je crois votre présence très nécessaire à Varsovie, où vous êtes aimé et estimé…Si j’en avais un autre qui put bien me servir en Pologne, je vous l’aurais préféré pour satisfaire votre désir de servir dans mes armées ; mais n’en ayant pas trouvé, je compte que vous m’y servirez de tout votre mieux. ».

Il s’en retourne en Pologne en passant par Vienne où il ne peut s’empêcher de donner des conseils à Marie Thérèse, en plein désarroi suite à la défaite de ses armées devant Prague. Ses conseils sont suivis à la lettre par cette dernière et lui permettent de remporter la bataille de Kollin. Comme marque de gratitude, Marie Thérèse lui remit son portrait enrichi diamants…

De retour en Pologne, la grave défaite de l’armée française à Rosbach (où mourut son petit frère, François), alors même que Charles de Broglie menait une série de négociations devant mener à l’échec les thèses du parti pro-russe, sonne le glas de l’influence française en Pologne. Bernis, alors ministre des Affaires étrangères de Louis XV, le réprimande, et, ne pouvant faire appel au Roi puisqu’il était son agent secret en même temps que son ambassadeur officiel, Charles de Broglie demande son rappel en France, rappel qui est accepté en janvier 1758.

Même si le roi et Conti apportaient quelques réserves dues principalement à son caractère intransigeant et corrosif, notamment avec son ministre, le bilan de l’ambassade de Charles de Broglie en Pologne est très positif : il a su tenir la dragée haute à la maison Saxe, et au parti russe, il a maintenu des liaisons constantes avec les ambassadeurs de France à Constantinople, Copenhague, Berlin, Stockholm, pour tisser le réseau d’alliances qui mettra la Pologne à l’abri des empiètements russes, il a réussi à rapprocher les polonais de la Turquie, pièce essentielle du puzzle. D’ailleurs, les polonais  lui en ont su grée, lui témoignant une reconnaissance profonde.

De  retour en France, que faire ? Se marier d’abord : il épouse le 21 mars 1759 Louise Augustine de Montmorency Logny avec laquelle il aura 6 enfants. Puis, il retourne à l’armée et sert dans celle du Bas Rhin : avec son frère aîné. Très vite, grâce à ses faits d’armes, à l’instar du sauvetage des armées à Minden, à une retraite remarquable, et à de nombreuses victoires qui suivent, celle surtout de Bergen, puis de celle de Cassel, où Charles a pris une part très active, il monte en grade et est nommé lieutenant général (équivalent de général de division, 3 étoiles) le 18 mai 1760, pendant que son frère aîné est fait maréchal de France. Ces victoires valent à Victor François la récompense du titre de Prince du Saint Empire Romain Germanique décernée par l’Autriche, titre que tous les descendants, males et femelles, du Maréchal porteront ; mais pas Charles, son frère, qui a participé aussi activement à ces victoires. Alors, ce dernier demande, une première fois à Louis XV, puis, plus tard, à Louis XVI, à être fait Duc ! En vain…

La défaite de Willingshausen à la fin de l’année 1761 est un grain de sable dans sa brillante carrière : cette défaite que l’on doit principalement à la mésentente entre les deux maréchaux, Broglie et Soubise, tous deux à la tête des armées, a eu un retentissement important à la cour car le maréchal de Broglie refusa qu’on lui imputât la responsabilité, Soubise n’ayant pu s’adapter à sa stratégie brillante mais changeante ; Choiseul, ministre de la guerre, donne néanmoins tort aux deux chefs : Soubise, en bon courtisan, plie l’échine ; Broglie se cabre et conteste la compétence de son ministre. Charles prend alors la défense de son frère : résultat, les deux frères sont balayés par le vent de la disgrâce : le maréchal part en exil à Broglie, son frère cadet, à Ruffec, en Charente, une terre qu’il venait d’acquérir et qui fut érigée en marquisat.

L’exil dure de février 1762 à fin mars 1764 !

Bien qu’en disgrâce à Ruffec, le roi lui demande de continuer sa collaboration au Secret : la Pologne est une terre qu’il a chérie mais elle n’est plus du tout dans l’air du temps à Versailles. Comme Charles ne peut s’empêcher de travailler, sa frénésie le conduit à plancher sur un projet audacieux, celui d’envahir l’Angleterre : rien que cela ! Tout ce qui pouvait contribuer à accroître la grandeur de la France dans le monde occupait inlassablement son cerveau. Cette idée, bien qu’audacieuse, est agréée par le Roi.

Pour mener à bien ce projet, nommé responsable du Secret en 1761, après la mort de Jean Pierre Tercier, il recrute de nombreux collaborateurs, parmi lesquels le Chevalier d’Eon, qu’il établit comme relais à Londres. Il est curieux de constater que ces deux personnalités tellement dissemblables se soient parfaitement entendues et aient réalisé du bon travail. Le chevalier d’Eon était pourtant un personnage équivoque, roué et dangereux, mais il portait un immense respect aux deux frères Broglie, ayant servi comme militaire auprès du premier et comme agent secret du  second.

L’attitude du chevalier d’Eon attire l’attention de Versailles qui s’inquiète d’une diplomatie parallèle travaillant sur des projets secrets ; sur un ton paternaliste, Charles de Broglie écrit à d’Eon la lettre suivante : « Je dois commencer par vous remercier du zèle et de l’amitié que vous m’avez témoignés ainsi qu’à mon frère dont nous sommes l’un et l’autre reconnaissants. Nous craignons seulement que vous n’écoutiez trop les mouvements de votre cœur et que cela vous engage dans quelques démarches ou propos qui pourraient vous être préjudiciables, ce dont nous serions très fâchés. Songez donc à mettre la plus grande prudence sur ce point dans votre conduite. Vous ne sauriez prendre trop de précautions pour vous mettre à l’abri des soupçons du nouvel ambassadeur, il faut donc arranger votre logement de façon à n’être pas surpris par lui, ni par qui que ce soit, lorsque vous travaillez aux affaires secrètes, dont le Roi va vous charger : il faut qu’il y ait, dans cette partie, un ordre dans tous les papiers qui les sépare entièrement de toute autre affaire, et qui pare aux inconvénients qui pourraient arriver en cas de mort subite et de tout autre accident. »

Toutes ces recommandations et toutes ces précautions sont loin d’être superfétatoires. Car d’Eon, gonflé d’orgueil, perd toute mesure en se prévalant de la confiance du Roi et réveille les soupçons auprès de ses supérieurs officiels. Les difficultés commencent…Les ambassadeurs de France à Londres qui se succèdent, le Duc de Nivernais puis Guerchy, s’en agacent et le bruit de ces querelles arrive jusqu’au Comte de Broglie qui trouve que le Secret est bien hasardé entre de telles mains. Habile, Charles de Broglie, qui a bien compris la personnalité orgueilleuse de d’Eon, commence par le sermonner gentiment, mais ce dernier le prend de haut et il faut alors sérieusement commencer à réfléchir à son exfiltration. Louis XV s’en mêle et, au lieu de passer par la hiérarchie (donc Broglie), écrit à son ambassadeur pour lui signaler que « parmi les papiers qu’on pourrait saisir chez d’Eon il devrait s’en trouver relatifs à la personne royale dont nul ne doit prendre connaissance et qu’il faut garder scellés jusqu’au jour où on pourra les lui remettre en mains propres ». Broglie est très inquiet de l’imprudence royale et voit le Secret sérieusement menacé. Heureusement, d’Eon refuse de donner les papiers compromettants à l’ambassadeur ; Louis XV, conscient de son erreur, en appelle au Comte de Broglie et lui demande d’éteindre cet incendie ; c’est à Calais que d’Eon est arrêté, puis embastillé. Broglie fait le ménage dans les papiers de d’Eon et réussit  à faire disparaître les papiers compromettants. Reste cependant l’examen oral du détenu. Broglie, encore, rend visite au détenu et lui fait répéter son rôle prochain devant le ministre des Affaires Etrangères, le duc de Praslin. Ce dernier n’y vit que du feu ! Libéré, le silence de d’Eon fut acheté par la générosité royale et l’incendie éteint.

Et le projet d’invasion de l’Angleterre complètement enterré.

Entretemps, l’exil des Broglie est levé. Les années qui suivent donnent les prémices d’un avenir sombre ; les Parlements et la monarchie se chamaillent ; les idées nouvelles prennent corps avec les philosophes ; mais, surtout, l’argent manque terriblement.  Alors, le Roi et le premier de ses ministres, le Duc de Choiseul, créent de nouveaux impôts qui provoquent la colère des parlements. Cette colère des parlements, la situation intérieure et extérieure de la France, désastreuse, et l’arrivée au firmament de la nouvelle maîtresse du Roi, Madame du Barry, firent tomber Choiseul, qui, d’ailleurs, n’attendait que cela.

La chute de Choiseul, la sortie de l’exil, autant d’événements qui permettent aux Broglie, le maréchal, reclu à Broglie, et le Comte, à Ruffec, d’espérer des jours meilleurs. Ce dernier espère le poste de ministre des Affaires étrangères : en concurrence avec le Duc d’Aiguillon, n’a-t-il pas pour lui une réputation bien assise de diplomate habile, ses rapports directs avec le Roi, et surtout la responsabilité de la diplomatie secrète face à celle officielle de Choiseul bien faible et inopportune.

Le 6 juin 1771, le Duc d’Aiguillon est nommé par Louis XV ministre des Affaires Etrangères. Charles de Broglie tombe de très haut.  Son arrière petit neveu, le Duc Albert,  écrit à ce sujet : « Après 18 ans écoulés dans un travail obscur, sans fruit pour soi-même ou pour l’Etat, après avoir vu tout à coup luire une grande espérance, s’être flatté de paraître sur un véritable théâtre d’action, de pouvoir honorer son nom, servir son pays, déployer des qualités muries par l’âge avant qu’elles ne fussent tout à fait usées par l’intrigue, puis retomber soudain dans l’ombre dans une situation louche et suspecte cent fois pire que la retraite ! A la place d’un rival détesté, mais digne d’être traité comme un égal, voir au-dessus de sa tête un ami dont la médiocrité n’était pas plus faite pour inspirer la haine que le mépris ! Quel déboire ! Quelle douleur ! ».

D’Aiguillon n’était pas fait pour être ministre des Affaires Etrangères et les résultats désastreux de sa politique arrivent très vite ; l’attentat contre la Pologne est consommé : la Prusse, la Russie et l’Autriche se partagent ce grand pays si cher à Broglie. Lui qui avait tout prévu, tout prédit, tout écrit au Roi, se voit en plus demandé par ce dernier  un rapport détaillé supplémentaire sur la situation polonaise et les moyens pour y remédier. Comble de l’ironie ou sénilité avérée et grandissante du monarque ?

Les années qui suivent ne sont pas plaisantes pour le Comte de Broglie. Le Duc d’Aiguillon n’apprécie en effet pas que son concurrent soit questionné par le Roi d’une étude sur sa politique désastreuse et lui tend un piège machiavélique pour le décrédibiliser définitivement ; à propos d’un incident mineur (Charles de Broglie se voit missionner pour aller recevoir la jeune princesse de Savoie, récemment fiancée au Comte d’Artois ; cette mission doit le conduire en Piémont, et lui faire rencontrer le Roi de Sardaigne, mais la mission est restreinte par d’Aiguillon à seules fins de l’humilier), Charles de Broglie  en réfère au Roi en lui expliquant qu’Il ne peut se dédire et tente de le contraindre à revenir sur la décision de son ministre. La réaction de Louis XV ne se fait pas attendre puisque Charles de Broglie reçoit un billet de ce dernier : « Monsieur le Comte de Broglie, après la lettre que j’ai vue hier de vous, vous devez bien vous douter que vous n’irez ni à Turin, ni à Pont-Beauvoisin, mais à Ruffec, où vous resterez jusqu’à nouvel ordre de ma part ou d’un de mes ministres autorisé par moi. Ne faites point de réponse à cette lettre et partez le plus tôt possible ».

C’est un terrible coup que Charles de Broglie reçoit sur la tête : 1761, 1773, deux dates qui sonnent à douze ans d’intervalle le même ordre d’exil. La situation est intolérable pour lui d’autant que d’Aiguillon se charge de faire répandre dans tous les salons les crimes dont il est l’auteur. Mais quels crimes ? Insupportable pour Charles qui ne comprend pas ; il écrit au Roi : « J’offre ma tête pour garant de l’assurance avec laquelle je me présente devant la justice, et je supplie Votre Majesté de me faire juger avec la dernière rigueur. Qu’elle ne craigne point que l’instruction de mon procès dévoile le secret qu’Elle voudrait cacher. Si elle me l’ordonne, au péril même de ma vie, je garderai le silence sur les ordres particuliers qu’Il lui a plu de me donner. Mon innocence suffira pour me défendre. »

Il y eut un semblant de procès, interrompu par la mort du Roi, le 10 mai 1774.

L’avènement au trône de Louis XVI et de Marie Antoinette, qui implique un changement de décor complet en France, sera-t-il bénéfique à Charles de Broglie ? Déjà, la jeune Reine a été mise en garde par sa mère contre le Comte de Broglie, sur qui plane une accusation totalement infondée, celle d’avoir voulu rompre l’alliance autrichienne ! Le Maréchal, son frère, n’était pas mieux loti, puisque son caractère ombrageux et difficile effrayait le pauvre Louis XVI. Et les affaires secrètes entre son grand père, Louis XV, et Charles de Broglie lui passaient bien au dessus de la tête puisqu’il donne l’ordre écrit de dissoudre le cabinet et de brûler toutes les pièces de la correspondance secrète. Charles de Broglie ne peut se résoudre à la suppression des preuves de près de 20 ans de travail secret et demande qu’elles soient examinées par le nouveau ministre des Affaires Etrangères, Vergennes, et par le chevalier du Muy, devenu Maréchal. Cet examen conduit le Roi à déclarer : « Monsieur le Comte de Broglie, après avoir fait examiner et m’être fait rendre compte le plus exact de la correspondance secrète que vous avez eue pendant 18 ans avec feu le Roi, mon seigneur et mon aïeul, j’ai reconnu que vous vous étiez comporté avec tout le zèle et toute la fidélité que vous lui deviez, que les circonstance quelquefois embarrassantes où vous vous êtes trouvé n’avaient jamais ralenti, et qu’en tout vous vous étiez acquitté de cette commission de la manière la plus sage et la plus conforme aux vœux du feu-Roi….Je vous fait cette lettre pour vous assurer que je n’ai aucune impression défavorable sur votre compte et qu’au contraire j’ai reconnu, dans votre conduite, la marche d’un bon et fidèle serviteur : et que ne doutant pas de la persévérance de votre attachement à mon service, je vous donnerai toujours les preuves de mon estime et de ma bienveillance. Sur ce, je prie Dieu, monsieur le Comte, qu’il vous ait en sa grande garde. ».

C’est la fin du Secret. Charles de Broglie est nommé en novembre 1774 commandant en second de la Province des Trois Evêchés sous le gouvernement de son frère aîné. C’est à cette époque qu’il est en relation avec La Fayette. Devant un aréopage de jeunes gens qu’il a sélectionnés et dont il s’emploie à discerner la capacité, lors d’un dîner chez son frère, Victor François, qui reçoit alors le Duc de Gloucester, frère du Roi d’Angleterre, il entame une longue discussion avec ce dernier sur l’occupation « brutale, humiliante, révoltante » de l’Amérique par les anglais. Gilbert de La Fayette écoute bouche bée les deux impétrants : il est sur le chemin de Damas et découvre la révélation de la cause ce que sera la conversion de sa vie !

Charles de Broglie sera non seulement le catalyseur du destin de La Fayette, mais surtout le moteur et le guide ; alors que ce dernier est empêché de partir aux Amériques sur le vaisseau La Victoire par le Duc d’Ayen, son oncle, Charles lui conseille de passer outre en lui expliquant que ces empêchements ne sont que des façades pour ne pas déplaire à l’Angleterre. La Fayette lui en sait gré et écrit : »Je dois beaucoup au Comte de Broglie dont le cœur, après de vains efforts pour m’arrêter, me suivit avec une tendresse paternelle ».

C’est aussi à cette époque que le Roi confie au Maréchal de Broglie le soin de préparer l’invasion de l’Angleterre…sur la base des plans de Charles, son frère. Cocasse ! Charles espère être nommé aux côtés de son frère pour le seconder dans les préparations de cette opération. Mais le ministre Maurepas lui demande de rester à Metz et le promeut Gouverneur intérimaire des Trois Evêchés pendant l’absence de son frère. Quelle déception : de rage, il quitte l’Est de la France et s’exile dans ses terres.

 

Charles de Broglie, l’industriel

Curieux de tout, avec un esprit agile et ingénieux, il crée, près de Ruffec, à Taizié-Aizier sur la Charente, une aciérie qui a fourni 160.000 livres de fonte par mois.  Puis il se lance dans la fabrication de l’acier et des outils qu’il vend, grâce aux relations de sa mère, née Granville, aux armateurs malouins pour la construction de leurs bateaux.

Amoureux de sa région, il procède à l’assainissement du marais poitevin.

Hasard du destin, il est touché par les germes d’une fièvre paludéenne qui l’emporte le 16 août 1781.

 

 

Capitaine Geoffroy de Broglie