Victor, 3ème Duc de Broglie et académicien

Victor,3em-duc_de_BroglieLa Varende écrit d’emblée : « Léonce Victor est, au point de vue psychologique, le plus intéressant des Broglie ».
La Varende poursuit : « La position qu’il trouva, les difficultés qu’elle entraînait, en firent un caractère d’une profondeur rare, d’une fermeté qui ne se démentit pas, mais influèrent extraordinairement sur la tournure nouvelle de son esprit. Il semble dénué d’attaches  avec ceux qui l’avaient précédé, et même sans attrait, à défaut de considération, pour leur gloire ; en tout cas, sans aucune vanité d’une pareille ascendance, vanité parfois utile, alors qu’elle encourage et inspire l’exemple, même quand elle ne porte qu’à l’imitation. La naissance a, certes favorisé en lui ses très hautes qualités, mais sans qu’il consentit à en tenir compte. Il donne l’impression d’être sans passé de famille, dégagé de tout retour en arrière ».

Cette description par La Varende de la personnalité de Victor est remarquable car tout à fait juste et très finement appréciée. N’a-t-il pas, notre jeune Duc, omis de relever sa distinction nobiliaire (le titre de Duc qui lui échoit en 1804) après la restauration en se retrouvant tout étonné de son intégration à la Chambre des Pairs ? N’a-t-il pas, non plus, été horripilé par une femme du village de Broglie qui s’est mise à genoux pour lui présenter les prémices de ses récoltes ?

Il est finalement le digne descendant de cette noble lignée car il construit avec rigueur et indépendance sa carrière à l’instar de son grand père qui savait dire non au clan Pompadour tout en construisant avec habileté son destin, mais il est aussi le fils de son père, en étant attaché aux idées modernes de la démocratie récente et en étant le promoteur infatigable des grandes lois qui ont structuré notre pays.

Il a été influencé par le monde qui gravitait autour de sa mère, le marquis d’Argenson, notamment, un beau père éclectique, qui épousa sa mère veuve, et par Madame de Staël qui deviendra sa belle mère. Ces influences étaient-elles le résultat d’un attrait intellectuel à son beau père ou une réaction à son milieu, héritée de son père. D’ailleurs, Victor écrit à ce sujet : «  Je puis parler librement sur Monsieur d’Argenson, (car) je lui dois tout. Il y a(vait) en lui deux hommes bien distincts : un rêveur sincère et désintéressé, un homme d’affaires, au besoin même, un homme d’Etat de premier ordre. Monsieur d’Argenson était socialiste de cœur et de conviction, car il croyait que la répartition des biens de ce monde était l’œuvre de la violence et de la fraude, qu’il y avait lieu à la régulariser par une transaction équitable, que c’était le devoir d’un homme de bien de se dévouer à la poursuite d’une telle entreprise, qu’enfin, il était prêt à risquer pour sa cause sa fortune et sa vie ». Voilà pour l’attrait intellectuel. Quant à la réaction, n’a-t-il pas été le dépositaire de la fidélité de son Père à la révolution ?

Il se décide à servir. Pas dans l’armée, comme ses aïeux, car il était extrêmement myope. Dans la fonction publique, qui était plus rémunératrice et moins virile. Car il ne faut pas oublier que la révolution lui avait tout pris et qu’il survenait après trois filles, choyé « fémininement » par elles donc loin de tout exercice viril.

Victor, jeune, avait la réputation d’être empathique ; sa timidité ne le poussait pas à s’imposer ; il savait écouter et restait attentif aux autres. Il avait la modestie intelligente, de celle de ceux qui n’ont pas besoin de dire à leur auditoire qui ils sont ou ce qu’ils ont fait, de celle qui s’impose par la mise en valeur de leur interlocuteur. Qui mieux que sa future femme pour dresser un charmant portrait : « Il n’est pas très grand mais très bien fait, très mince et d’une tournure très élégante. Il a des cheveux châtains, des yeux bruns, vifs et agréables, de belles dents, un nez assez bien fait et une physionomie très spirituelle. Compare cela avec mes anciens portraits. Il est extrêmement aimable, très gai et très amusant, doux et facile à vivre, fort instruit, aimant l’étude, point dissipé, très noble de caractère, fidèle à ses amis dans le malheur, ne faisant jamais sa cour aux gens puissants ; au contraire, toujours en arrière avec eux ; fier non pas de son rang mais de son caractère ; parlant beaucoup et cependant facilement intimidé. Il passe pour peu sensible ; il l’est pour moi, c’est tout ce qu’il me faut. Etc. ».

Il épouse Albertine de Staël le 20 février 1816. Albertine serait la fille présumée de Benjamin Constant. Ils eurent 5 enfants, Pauline, décédée à 14 ans, Louise qui épousa le Comte d’Haussonville et dont un magnifique portait fut peint par Ingres, Albert, 4ème duc de Broglie (1821 – 1901) que nous allons apprendre à connaître plus après, une fille qui ne vécut que quelques heures et Paul, prêtre.

Orphelin de père, il a pu compter sur plusieurs personnalités pour construire sa carrière : ses professeurs au Collège des Mines d’abord qui lui transmirent sa passion fougueuse pour les idées et les constructions intellectuelles, le Comte de Narbonne Lara, ministre de la guerre du Roi et Aide de Camp de l’Empereur (sic ! Quel sens de l’adaptation…), qui lui donna confiance en lui à un moment où le service ne le réclamait plus, Molé, un collègue du Conseil d’état, institution qu’il fréquenta, qui l’écoutait autant qu’il avait écouté l’Empereur, un très grand causeur, Auguste de Staël, dont la relation entraîna et structura sa vie sentimentale, Benjamin Constant, aussi, que Victor traitait en égal mais dont il lui reconnaissait un des esprits les plus sains et les plus fins de notre pays, La Fayette, enfin, « le meilleur des hommes ».

En dépit de ses parrainages aussi prestigieux, le jeune Duc savait manœuvrer pour garder son autonomie intellectuelle  et son sens critique. Séduit par ces personnalités, assurément, il l’était, mais indéniablement, pas soumis.

On peut dire que la première partie de la vie administrative, politique et diplomatique de Victor a été contrariée.

La conduite du pouvoir par ses maîtres, l’Empereur, d’abord, les rois, ensuite, lui  instillait des sentiments très contrastés que sa méfiance envers le despotisme impérial et l’absolutisme monarchique réveillait douloureusement. Ces sentiments sont bien clairement affirmés dans ses mémoires : « Les dispositions que j’y portais étaient de bon aloi. Mes sentiments étaient sains, mes intentions droites, mes opinions sensées. Sans mépriser l’Ancien Régime, toute tentative de le remettre sur pied me paraissait puérile. J’appartenais de cœur et de conviction à la société nouvelle ; je croyais très sincèrement à ses progrès indéfinis ; tout en détestant l’état révolutionnaire, les désordres qu’il entraîne, les crimes qui les souillent, je regardais la révolution française, prise in globo, comme une crise inévitable et salutaire. En politique, je regardais le gouvernement des Etats-Unis comme l’avenir des nations civilisées et la monarchie anglaise comme le gouvernement du temps présent ; je haïssais le despotisme et ne voyais dans la monarchie administrative qu’un état de transition. Quelque fût, néanmoins, la modération de mes desseins et de mon caractère, par cela seul qui étaient contraires au courant des idées et des sentiments à la mode, je ne tardais pas à devenir, pour la Cour du nouveau Roi et pour la haute société, un apprenti jacobin ».

Ce romantisme révolutionnaire, héritage de son père, le guillotiné, trouvait à redire aux yeux d’Albert son fils, si profondément monarchiste. « Comment une intelligence pareille n’a pu dominer une sentimentalité égarante », fait dire au fils un La Varende tout imprégné de ces idées, et qui poursuit : « cet attachement à la République, ç’aura été la participation au romantisme de cet esprit, par ailleurs si vigoureux ». Albert, son fils, qui a enfilé les bottes de son père, eut à souffrir de cette réputation républicaine.

L’avènement de Louis Philippe le 9 août 1830 constitue le véritable démarrage de son action politique. Plusieurs fois ministres, de l’Instruction Publique et des Cultes dans le Ministère Laffite du 11 août au 2 novembre 1830, des Affaires étrangères dans le cabinet Soult  du 11 octobre 1832 au 13 avril 1834, Président du Conseil et ministre des Affaires étrangères du 12 mars 1835 au 6 février 1836. Ce dernier poste clôture une participation très active à la vie politique mais sonne le temps de la retraite, toutefois apparente. Il ne renonçait pas, mais par tempérament, n’étant pas un lutteur, son écœurement, cette sorte de désespoir qu’il combattait, ne lui permettaient plus de  se mettre en avant. Il participe, alors, à la vie parlementaire, assume plusieurs missions, notamment diplomatiques et préside de nombreuses commissions. En 1838, la Duchesse décède et Victor s’établit à Broglie où il demeure le plus clair de son temps.

Il est élu à l’Académie française en 1835 au 3ème fauteuil en remplacement de Mr de Saint Aulaire et est reçu le 3 avril suivant par Mr Nisard. En 1866, il fut élu à l’Académie des Sciences morales et politiques dans la section de philosophie. Il était grand croix de la Légion d’Honneur.

Nous serions incomplet en omettant de souligner sa contribution importante au mouvement des doctrinaires qu’il avait créé, avec, notamment, son ami Guizot.

A la fin de sa vie, il avait l’aspect ascétique et sévère. Amaigri et anguleux, le front déprimé, les paupières tressaillantes sur un œil terne, il glaçait ceux qui l’approchaient pour la première fois. Mais dès qu’on pénétrait son intimité, on pouvait jouir à l’aise de cet esprit si profond et si droit et voir à découvert cette âme si absolument sereine.

Sa carrière politique aurait pu être plus prestigieuse s’il avait accepté d’être plus liant ; si sa fine causticité a fait sa fortune politique dans l’opposition, elle lui aura causé sa ruine chaque fois qu’il était au pouvoir. Victor de Broglie était souple comme une barre de fer, renchérissent ses adversaires qui lui reconnaissent toutefois un des plus beaux caractères de son époque, qualité qui l’empêcha d’être le premier des hommes d’état.

Pour conclure, La Varende résume : Il fut très loué et très critiqué ; très loué de ceux qui l’approchèrent assez pour éprouver son ascendant personnel ; très attaqué des gens qui ne purent le juger que sur ses actes, à travers l’exaspération de principes politiques opposés. Tout peut être mis en discussion à propos de la politique doctrinaire du Duc Victor, mais la noblesse de son action européenne, la haute qualité de son effort sont intouchables ».

« Il restera, conclut Mignet, une des gloires de notre temps ».
Charles-Victor Albert (voir l’article) son fils, est né à Paris le 13 juin 1821.